dimanche 20 mars 2011

Candice Breitz: images infectées

Candice Breitz est une artiste s’illustrant depuis près d’une quinzaine d’années avec une grande variété d’installations vidéo et de photos qui  transmettent  un message critique sur la façon dont la société interprète les stéréotypes.  Plus précisément, elle questionne les propriétés narratives des grandes productions cinématographiques et jette ainsi un regard critique sur la culture populaire. En 2000, l’artiste crée la série Soliloquy Trilogy, qui est composée de trois films connus du cinéma américain, soit  Dirty Harry, qui met en vedette Clint Eastwood, The Witches of Eastwick avec Jack Nicholson et Basic Instinct avec Sharon Stone. En utilisant des films connus comme point de départ, Breitz découpe et conserve seulement les segments où l’acteur principal parle, soupir ou produit quelque bruit vocal que ce soit, pour ensuite les assembler en ordre chronologique. Le plus long film n’étant à peine plus de 14 minutes, la création finale  est ainsi un flot de paroles incohérentes et sans réponses.  Cette œuvre était présentée sur grand écran dans une chambre isolée, dans une galerie qui accueillait d’autres travaux de l’artiste.
            L’aspect du recyclage culturel qui ressort de ce travail et de sa création générale est un élément primordial à considérer.  L’artiste utilise de manière flagrante les icônes culturelles d’une société pour en retirer les artifices et remettre en question la nature du lien que le public entretient avec ces éléments.  La valeur de son travail prend source au cœur même de l’identité sociale qui est grandement définie par la culture populaire. Sa création n’a alors de sens que lorsqu’elle entre en lien avec le spectateur, tout comme le statut des vedettes qui se nourrit du fanatisme du public. La démonstration des référents culturels à leur plus simple expression défie le spectateur et son expérience personnelle et engendre ainsi un dialogue inévitable entre lui et l’œuvre.
            Cette réflexion sur la création de Candice Breitz est très riche en information sur les concepts qui se trouvent dans les productions de l’artiste. Jennifer Allen revisite son œuvre en prenant soin de bien la situer par rapport à d’autres artistes, courants ou personnalités qui se sont démarqués en élaborant sur des concepts semblables. Une première comparaison entre la série Face Farces, 1969-1975, de l’artiste Arnulf Rainer et Becoming, 2003, de Candice Breitz permet de comprendre le désir de Rainer de socialiser ces images et celui de Breitz de résister à l’esthétique commune aux produits de consommations.[1] Cela éclaircit le rapport que son œuvre entretient avec le recyclage culturel des films hollywoodiens.  L’auteur compare ensuite le désir de Lejzer Ludwik Zamenhof, 1886, de créer un langage libre de contraintes sociales et le compare aux œuvres de Breitz qui défient le langage cinématographique habituel. Cet aspect est intéressant à considérer en lien avec l’interactivité du spectateur lors des dialogues entre lui et l’œuvre de Breitz.

            Dans ce texte, Nicolas Bourriaud explore le thème de la postproduction, et plus particulièrement dans le cas de Candice Breitz, l’utilisation de grandes productions cinématographiques comme un matériel qu’elle s’approprie pour créer des pièces dans un contexte très différent.   Pour élaborer sur cette caractéristique de son art, il s’appuie sur deux concepts importants qui enrichiront notre réflexion premièrement sur le rôle du spectateur dans Soliloquy Trilogy, puis sur le rôle et le pouvoir de l’image avec qui il dialogue. Tout d’abord, Bourriaud aborde le travail de Breitz en évoquant le concept de la «culture active» qu’il décrit comme «le rejet du spectacle et du visionnement passif».[2] Il suggère ainsi que le spectateur interagit activement avec le travail de l’artiste.  Il propose également par la suite que la technique de sélection et de montage des images qu’utilise Breitz est «une stratégie minimaliste qui comprend l’inversion des effets spéciaux».[3] Il soutient ainsi que la simplification des référents joue un rôle important dans l’œuvre et dans la réaction du spectateur.

            Cet ouvrage consacré uniquement à l’exposition de Candice Breitz au Castello Di Rivoli Museo d’Arte Contemporanea offre une belle vue d’ensemble de sa production et permet une recherche plus poussée sur le message commun que transmettent ses différentes installations vidéo.  Le texte d’introduction de Marcella Beccaria permet de remonter à la source de sa démarche artistique en revisitant ses origines sud africaines et ses premiers travaux de photomontages. Évaluer son concept au fil de ses idées et de son évolution artistique permet de bien saisir la richesse de son travail ainsi que l’ampleur de son message. Le texte survole également différents aspects caractéristiques du travail de Breitz  qu’il est nécessaire de bien connaître pour comprendre comment ils interagissent entre eux, tels que le rôle du spectateur, la technique du copier/coller, le panorama visuel et auditif, le langage, l’usage du corps, etc.

            Bernard Piton offre dans ce texte un regard intéressant sur le concept de la citation en évaluant à la fois la réaction du public et l’intention de l’auteur.  Il propose trois possibles réactions de la part du spectateur face à une citation, soit le rejet, l’acceptation ou l’indifférence[4], en expliquant leurs caractéristiques et leurs causes respectives. Cette théorie est très intéressante à étudier et il serait pertinent de l’applique à l’oeuvre Soliloquy Trilogie de Candice Breitz puisque cette installation vidéo voyage dans différentes cultures et contextes sociaux, ce qui doit engendrer des réactions différentes de la part du public dépendamment de leur expérience culturelle.  Il est également nécessaire de réfléchir à l’intention de Breitz lorsqu’elle utilise certains matériels cinématographiques, qu’elle en fait une utilisation qui défie les règles de la légalité et qu’elle montre le côté défaillant de ces œuvres à un public qui tend à les valoriser.

            Cette thèse sur la perte de profondeur de l’image dans l’art postmoderne qui est amenée par Christine Roos offre une perspective théorique sur l’aspect très superficiel de l’image.  Candice Breitz fait un juste usage de cette faiblesse de l’image contemporaine, en la considérant comme une force dans sa création et par le fait même une critique de la société ; il est donc intéressant d’étudier en profondeur ce concept.  Ross suggère trois niveau d’aplanissement dans l’image ; une perte de profondeur littérale (volume bidimensionel), métamorphique (logique cognitive) et historique (référents)[5]. Soumettre l’œuvre Soliloquy Trilogie à l’étude de ses trois types de profondeur de l’image serait un exercice qui amènerait plusieurs notions utiles à la compréhension du langage des œuvres de Candice Breitz.

            Cet ouvrage se concentre principalement sur le pouvoir, le rôle et le fonctionnement des médias dans une société qui interagit avec ce type de communication quotidiennement.  Il questionne l’implication du média comme un rôle à part entière dans la formation d’une identité culturelle et en ce point rejoint directement les préoccupations de Candice Breitz dans sa production. Edmond Couchot traite de la confusion voulue entre l’art et la vie, de la communication comme un phénomène interactif et des médias qui interfèrent sur les messages pour y imposer leur propre sens.[6] Puisque l’œuvre de Breitz questionne le bagage culturel de la société par le biais de la vidéo, il est primordial de saisir l’emprise de ce média dans cette même société et ainsi comprendre de quelle façon elle interagit et provoque des réactions chez le public.




Candice Breitz, Soliloquy Trilogy (Sharon Stone), 1992-2000. Video installation, duration 00:07:11:03. Courtesy of Galleria Francesca Kaufmann, Milan.






Candice Breitz, Soliloquy Trilogy (Clint Eastwood), 1971-2000. Video installation, duration 00:06:57:22. Courtesy of Galleria Francesca Kaufmann, Milan.





Candice Breitz, Soliloquy Trilogy (Jack Nicholson), 1987-2000. Video installation, duration 00:14:06:25. Courtesy of Galleria Francesca Kaufmann, Milan.



[1] Allen, Jennifer. «Candice Breitz: From A to B and Beyond». In: Cotter, Suzanne (editor). Candice Breitz: Re-Animations. (Oxford: Modern Art Oxford, 2003) exhibition catalogue. 3. http://www.candicebreitz.net/

[2] Bourriaud, Nicolas. «Post-Production: The Soliloquy Trilogy». Sturm, Martin and Plöchl, Renate (editors). Candice Breitz: Cuttings. (Linz: O.K Center for Contemporary Art Upper Austria, 2001) exhibition catalogue. 1. http://www.candicebreitz.net/

[3] Bourriaud, Nicolas. «Post-Production: The Soliloquy Trilogy». Sturm, Martin and Plöchl, Renate (editors). Candice Breitz: Cuttings. (Linz: O.K Center for Contemporary Art Upper Austria, 2001) exhibition catalogue. 1. http://www.candicebreitz.net/
[4] Piton, Bernard. «Plagiat et citation». Art et Appropriation. Ibis Rouge Editions. Pointe-à-Pitre, 2005. 30.

[5] Ross, Christine. «Profondeur absente de la postmodernité» (Ch. 4). Images de surface : L’art vidéo reconsidéré. Éditions Artextes. Québec, 1996. 24.

[6] Couchot, Edmond. «Médias et immédias». Connexions art réseaux médias. École nationale supérieure des beaux-arts. Paris, 2002. 187-188.



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